LE TEMPLE DE BEHBEIT EL-HAGARA


SITE EN CONSTRUCTION (version bêta).

La base comportera plus de 600 fiches, plus d'un millier de photos et des fonctionnalités de recherche avancées.


Dans les terres agricoles du centre du delta, le site de Behbeit el-Hagara se dérobe un peu aux yeux des visiteurs, ses ruines, de la route qui y mène, n’accrochant pas le regard. Perdu dans les cultures, on le devine lorsqu’on atteint enfin les vestiges de l’ancienne enceinte mais on ne le découvre vraiment qu’après avoir franchi un mur de briques moderne construit pour le protéger du village qui a d’abord cherché à l’atteindre pour le dépasser maintenant et l’enrober complètement. On voit alors un immense champ de ruines dont les blocs de granit enchevêtrés représentent ce qui reste d’un sanctuaire considéré, par certains, comme le lieu le plus ancien du culte d’Isis et reconnu, de ce fait, pendant un temps avant sa destruction, comme un Iséion/Iséum.

L’étude qui m’a été confiée a été une entreprise passionnante. La confrontation avec un site aussi important mais négligé - en dépit de nombreux cris d’alarme de certains voyageurs dès le 18e siècle et des égyptologues qui s’y sont intéressés à la fin du siècle dernier et immédiatement après la seconde guerre mondiale - a suscité en moi, comme je l’ai déjà dit ailleurs, des sentiments qui allèrent de l’enthousiasme à une certaine désespérance, sachant que la tâche visant à établir, à partir de cet amas de pierres, une information cohérente ne sera jamais achevée tant que les blocs n’auront pas été dégagés et le site fouillé.

Ne pouvant organiser une entreprise de grande envergure mais soucieuse de permettre une meilleure connaissance du site qui en soi serait une étape utile, j’ai accepté la proposition de mettre en ligne sur le site de l’Institut d’Egyptologie François Daumas de l’Université Paul-Valéry-Montpellier III, la base de données que j’ai créée en 1988. Cette tentative n'a pas abouti.
Grâce au travail de Nicolas Schont, la base a été entièrement recréée afin de donner, pour chaque fiche, des renseignements cohérents qui associent dessins, photos, et données recueillies sur le site. Bien évidemment, toute erreur ou oubli n’est imputable qu’à moi.



Les rois constructeurs. XXXe dynastie, Nectanébo II. Époque ptolémaïque : Ptolémée II et Ptolémée III.

Situé entre Mansourah au Nord et Samanoud au Sud (la Sébennytos des textes classiques), le site dépend de la province de Gharbieh, district de Talkha (Lat. N 31°02’, Long. E. 31°17’). Le nom arabe de Behbeit recouvre, en ancien égyptien, le toponyme Per-hebite(t) : « La maison de la déesse des festivités », tandis que el-Hagara, « les pierres » souligne la présence de ruines. Le temple proprement dit est nommé Hébit.

La destruction de ce lieu sacré est ancienne. Plusieurs causes sont envisagées : tremblement de terre, effondrement de terrain sous le poids de l’édifice construit avec d’énormes blocs de granit.

Avant la construction de ce temple, et en se fondant sur les textes, il paraît probable qu’un lieu de culte ait été aménagé par les derniers rois de la dynastie saïte. En effet, le culte de leurs statues est à rapprocher d’une pratique cultuelle attestée par un papyrus (dit du Delta) qui illustre le rite majeur de ce lieu, celui de « déposer les offrandes » et qui est d’abord lié au culte des simulacres d’Osiris organisé, vraisemblablement au début de l’époque saïte.
C’est d’ailleurs ce rite qui donne au temple son autre nom, "Le-lieu-où-les-offrandes-sont-déposées".

Des études ont également établi que le nom sacré Netjéri pouvait qualifier le site mais l’équation n’est vraiment certaine que pour la fondation de Nectanébo II et devrait, même dans cette construction, ne décrire qu’une chapelle.
Ajoutons que ce sanctuaire, dont l’histoire n’est pas vraiment facile à établir, a été considéré comme le plus ancien lieu du culte d’Isis et reconnu, de ce fait, pendant un temps avant sa destruction, comme un Iséion/Iséum.

En remontant un peu plus dans le temps, jusqu’au Nouvel Empire, on relève les premières attestations d’un lieu, Per-hebite(t) et de son temple Hebit.
Ces premières mentions toponymiques de Per-hebite(t), datées d’Aménophis III et celles de Hébit du règne de Séthi Ier, sont extérieures au lieu proprement dit.
Comme ces deux noms sont récurrents dans d’autres régions d’Égypte, l’équation avec Behbeit el-Hagara n’est pas vraiment certaine. Le tableau d’offrande du temple funéraire de Séthi Ier à Gournah, par exemple, montre Isis de Hébyt ainsi qu’Anubis de Ra-qereret et Andjéty sans autre précision, suggérant un contexte cultuel cohérent, l’association de ces divinités pouvant, à cette époque, suggérer un site majeur lié au culte funéraire tel que Bousiris.

Le temple, les érudits et les scientifiques

Le site a été découvert au début du 18e siècle par les voyageurs européens. Il a été alors identifié comme étant le temple d’Isis décrit par Hérodote (II, 59) à Bousiris. Cette confusion entre Bousiris et Behbeit a été entretenue pendant un certain temps. Comme le temple de Behbeit eut finalement une existence assez brève, la question de savoir si le site correspond à l’Iseum des textes romains doit être confirmée.

Behbeit a fait l’objet de nombreuses descriptions de la part des voyageurs et plusieurs plans ont été dressés. Cependant les récits les plus anciens (le Père Claude SICARD, S.J. (1677-1726), Paul LUCAS (1664-1737)) ne sont pas accompagnés de plan du site, le plus ancien étant celui de R. Pococke (1743) (R. Pococke, A Description of the East and Some other Countries. Volume the First. Observations on Egypt, London 1743, p. 21, pl. VI. Voir Christine Favard-Meeks, Behbeit, pl. XXIV).
Le commentaire du voyageur mérite d’être cité car il y décrit un état du site avec certaines précisions :
“As well as I could trace out the foundation, it seem’d to have been about two hundred feet long, and hundred feet broad, for it is all a confused heap of ruins. At about one hundred feet distance is a mound raised round it, as to keep out the Nile, with an entrance on each side ; the walls of the temple seem to have been ten feet thick, and to be built on the outside with grey granite, in very small specks, with some mixture of red.”
On doit le premier relevé d’inscriptions du temple à Paul Lucas (P. Lucas, Troisième voyage du Sieur Paul Lucas II (Rouen, 1719), 11-14 et pl. p. 12). Je tenterai de montrer l’intérêt de ce document chaque fois que l’occasion se présentera : les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés par Champollion et pourtant certaines inscriptions sont identifiables.

Le nom du site n’apparaît pas sur les cartes publiées dans la Description de l’Egypte. Mais il figure sur des cartes, longtemps restées inédites, dressées par des membres de l’Expédition. Voir, par exemple, : “Charles de Chanaleilles. Un Ardéchois à la campagne d’Égypte”, dans Les problèmes institutionnels de l’eau en Égypte ancienne et dans l’Antiquité méditerranéenne, IFAO, BdE CX, 1994, 123-130 et pl. I, III.
En revanche, le plan du site dressé par les architectes MM. Jollois et Du Bois-Aymé (Description de l’Égypte, Antiquités-Planches. Tome Cinquième, Paris, Imprimerie Royale, 1822, pl. 30) est intéressant par sa précision. C’est d’ailleurs cette précision qui gêne un peu. La démarche de MM. Jollois et Du Bois-Aymé est celle d’architectes qui tentent de retrouver dans ce dédale de pierres la structure du monument. Ils n’hésitent pas à faire appel à leur connaissance des temples de la vallée et leur souhait de le reconstruire par la pensée devrait susciter un certain recul à l’égard de ce plan qui est peut-être trop interprété. Je dois, cependant, reconnaître que je l’ai eu en permanence sous les yeux et j’y ai souvent cherché confirmation de ce que j’osais avancer.
Nestor l’Hôte, Carl R. Lepsius, G. Wilkinson, au cours du XIXéme siècle, figurent parmi les premiers spécialistes qui visitèrent le lieu, mais ce sont les relevés d’inscription et les quelques photos publiés par Roeder (1909), Edgar et Roeder (1913) et Naville (1930) qui constituent le point de départ de mon travail. Puis, il faut attendre la fin des années quarante et le début des années cinquante pour qu’une mission archéologique (la mission Montet qui avait découvert la nécropole royale de Tanis) y entreprit le dégagement des blocs du secteur sud-est du temple. Des résultats ont été publiés par P. Montet, BSFE 2 (1949), Kêmi 10 (1949), CdE 24 (1949), ASAE 50 (1950), par J. Leclant, Orientalia, 19/4 (1950), Orientalia 21/2 (1952), Dans les pas des pharaons (1958) et L’Égypte du crépuscule. Univers des Formes (1980). Enfin, je dois préciser que les études architecturales d'A. Lézine (Kêmi 10 (1949), 49-57, pl. IV-V) et son plan m'ont beaucoup aidée à comprendre certains aspects du site. D'ailleurs, les dessins que je présente en témoignent.


Depuis le moment où le Professeur J. Yoyotte m’a demandé, en octobre 1972, d’étudier les inscriptions de Behbeit el-Hagara, dans le cadre d’un 3e cycle portant conjointement sur les sites de Samanoud, Behbeit et Balamoun, plusieurs étapes, avec de longues interruptions entre elles, se sont succédées. Elles ont abouti à une thèse, limitée au seul site de Behbeit, présentée en février 1990 à l’Université de Lyon II, sous la direction du Professeur J.-Cl. Goyon et aujourd’hui publiée (1992).

Un premier catalogue des inscriptions a été établi lors de mon séjour en Angleterre, où j’ai bénéficié de l’aide et des conseils du Professeur H.S. Smith, University College, Londres, ainsi que des informations fournies par le Griffith Institute. Les résultats obtenus grâce à ce premier travail, m’ont valu l’accès aux archives Montet du Centre Golénischeff (EPHE) concernant le temple. J’ai pu, à l’occasion d’une mission du CNRS d’une courte semaine, recueillir une quantité appréciable d’informations, avec l’aide de D. Meeks. Au retour, le Professeur J. Leclant eut l’extrême obligeance de me communiquer ses propres relevés, sur lesquels il avait pris soin de noter, pour un des secteurs (sud-est), l’appartenance à telle paroi des salles.

Une trop longue interruption intervint alors, pendant laquelle le travail fut sans cesse repris et abandonné pour d’autres tâches. Des enquêtes parallèles, à propos des inscriptions ont été poursuivies et les textes furent alors classés.

Lors de la réinscription de la thèse à l’Université de Lyon II (1987), le Professeur J.-Cl. Goyon, au vu des dossiers que je lui soumettais, me proposa de tenter une reconstitution du temple, devant aboutir à un plan. La thèse soutenue comporte donc, de ce fait, deux parties bien distinctes. La première est consacrée à une présentation de l’ensemble des blocs du temple connus par les publications, les archives, les musées ou ce qui a été relevé sur place, sous une forme qui livre une première tentative de reconstitution architecturale de l’ensemble, sans oublier une publication complète des textes, traduits et commentés. La seconde, à partir de rites, de toponymes, de lieux sacrés, en fait à partir de mots, tente de cerner le pourquoi des cultes et la nature des puissances divines qui en bénéficiaient. Cette entreprise a eu un but précis: ajouter à la restitution, forcément partielle du temple, une meilleure compréhension fonctionnelle du lieu.

En résumé, j’ai tenté de présenter d’une part un temple en ruines d’une époque bien précise et de l’autre les espaces sacrés des divinités qui, par ailleurs, au fil des millénaires ont conquis une place de plus en plus importante dans toutes les manifestations du culte funéraire. C’est cette démarche qui nous permet d’apporter, en plus de la reconstitution du temple, des informations sur les dieux et les déesses, les différents sanctuaires, les rites, reprenant, pour ce faire, l’ensemble des études qui ont accompagné et suivi l’édition de la thèse.


Les règles régissant la mise en page d'un tableau d'offrande Les principes de la reconstitution ont été élaborés à partir de critères très simples, le plus important étant celui de la recherche de l’axe des différentes salles suggérées par les blocs jonchant le sol. En effet, la figuration du roi, à gauche ou à droite des tableaux d’offrande, fixe leur appartenance à une paroi à gauche ou à droite d’une entrée et détermine l’axe de la salle reconstituée. Ainsi, quand le Roi officiant pénètre dans une salle, son itinéraire est dédoublé, à droite ou à gauche, pour aboutir à cet axe où s’accomplit le rite majeur. Dans le chaos des blocs entassés du sanctuaire, l’application de cette règle, permet une première classification. Enfin, ce double circuit royal présente, parfois, une thématique symétrique qui peut ainsi confirmer quelques attributions.
Un autre critère, celui de l’élévation des parois, s’est avéré très utile. L’élévation se retrouve identique à l’intérieur des espaces sacrés du temple. Au-dessus d’un soubassement avec procession de Nils et ligne horizontale de dédicace, dieux et déesses du lieu sont représentés debout sur deux registres et assis sur un troisième. Cette élévation établie offre quelque critère d’analyse des blocs les uns par rapport aux autres et rend possible la reconstitution de parois.
Enfin, l’analyse du tableau d’offrandes met en évidence des critères d’ordre stylistique. Certains traits caractéristiques du décor peuvent être spécifiques à une chapelle et une ébauche de classification peut ainsi être tentée.
L’élaboration de la fiche, certes complexe, est guidée par le souci de pouvoir enregistrer tout aussi bien l’iconographie que les inscriptions, réservant ainsi une partie importante aux renseignements de base. Il y a donc dans cette fiche des rubriques contenant une information permanente, offrant la matière de base, toujours “interrogeable“. Il y a aussi des rubriques de type modifiable, celles qui relèvent de la reconstitution.
L'état chaotique de l'information à traiter justifie la possibilité de cette remise en question permanente.
Cette documentation a constitué un champ expérimental: jusqu'où pouvait-on aller, à partir de photos et de relevés d’inscriptions, dans un travail d'anastylose ? La reconstitution en marge du site laisse de nombreux blocs “sans emploi“. Il a été néanmoins possible de dégager la cohérence de certains secteurs architecturaux et par conséquent cultuels.
La base sur Internet, aujourd’hui, est le reflet de cette situation, présentant les résultats acquis et le travail qui reste à accomplir.


Tout au long de ces années de travail sur le site j’ai bénéficié de l’attention et de l’aide du Service des antiquités de l’Égypte devenu le Conseil suprême des antiquités de l’Égypte.
Je lui exprime ici toute ma gratitude. En mars 2006, il a bien voulu faire dégager tout le site de la végétation qui l’encombrait.
Cela a permis d’opérer un dernier repérage des blocs, de leur emplacement avec l’aide de l’Ifao, dont la Directrice, Madame Laure Pantalacci que je remercie, a mis à ma disposition les membres scientifiques de son Institut et dont les noms figurent en bonne place sur chaque fiche, dans la rubrique « Survey ».