De MM. Jollois et Du Bois-Aymé

  1. MM. JOLLOIS et DU BOIS-AYME. Description de l’Égypte,Tome cinquième. Paris, Imprimerie de C.L.F. Panckoucke, 1829.

 

Monumens de Bahbeyt [p. 160, §. I.][1].

 

Bahbeyt est situé au nord de Semennoud, à huit mille six cents mètres de distance de cette dernière ville, et non loin du canal de Ta’bânyeh, qui a son origine dans la branche de Damiette. Une grande enceinte quadrangulaire, de trois cent soixante-deux mètres de long, et de deux cent quarante-un mètres de large, renferme les ruines de l’ancienne ville, situées près de ce village : elle a cinq issues; savoir, deux à l’ouest, autant au sud, et une seule au nord : elle est formée de briques crues, qui présentaient autrefois un parement bien dressé, mais qui n’offrent plus maintenant qu’une surface inégale et des masses irrégulières. C’est au milieu de cette enceinte que sont amoncelés, dans un espace de quatre-vingt mètres de longueur sur cinquante mètres de largeur, les débris de l’un des plus beaux monumens de l’architecture égyptienne. On n’aperçoit d’abord qu’un amas confus de pierres granitiques de couleurs variées, dont les formes carrées, les angles saillans et les arêtes vives et bien dressées peuvent seuls faire présumer que ces matériaux ont été mis en oeuvre; mais, si l’on vient à considérer ces débris de plus près, on reconnaît bientôt des pierres qui ont appartenu au plafond d’un édifice, des architraves, des chapiteaux de colonne, des frises, des corniches,

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et tous les membres d’architecture d’un temple égyptien. Nous avons mesuré une pierre de plafond; de trois mètres quarante centimètres de long, un mètre quarante centimètres de large, et soixante-douze centimètres d’épaisseur[2]. Un scarabée ailé[3] est sculpté sur une de ses faces, et il n’y a point de doute qu’elle n’ait fait partie du soffite de l’entre-colonnement du milieu du portique. Il faut que l’édifice se soit affaissé sous son propre poids[4], ou qu’il ait été sapé dans ses fondemens;, pour ne présenter ainsi, dans ses débris maintenant apparens, que les pierres qui ont fait partie de sa sommité. Nous avons aperçu les restes de huit chapiteaux[5], et nous ne doutons point qu’en faisant des fouilles on n’en trouvât un plus grand nombre. Ils sont tous composés de têtes d’Isis et semblables à ceux du temple de Denderah; mais ils sont moins ornés et d’une proportion beaucoup moins grande. Cette similitude de forme dans les chapiteaux, l’aspect des autres débris et les sculptures qui les couvrent ne laissent aucun doute sur la grande analogie qui devait exister entre le temple de Bahbeyt et celui de Denderah : c’est pour nous un motif suffisant de comparer les dimensions de quelques membres d’architecture de ces deux édifices, afin d’en tirer des conséquences probables sur l’étendue totale du temple, dont il n’existe plus que des monceaux de ruines. Nous ferons remarquer, par exemple, que la distance entre les extrémités des oreilles est d’un mètre quarante-six centièmes dans le chapi-[teau]

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teau de Bahbeyt, et de deux mètres huit centièmes dans le chapiteau de Denderah; que le diamètre des colonnes de Denderah est de deux mètres douze centimètres, et celui des colonnes de Bahbeyt d’un mètre cinquante-deux centimètres. Il résulte de là que l’édifice qui a existé autrefois à Bahbeyt était construit sur des dimensions moins grandes que celles du temple de Denderah, dans le rapport de 5 à 7. Ainsi la façade de son portique devait avoir trente mètres de longueur et dix-huit mètres de profondeur; et le reste du temple n’avait sans doute pas moins de quarante mètres de long sur vingt-cinq mètres de large. Ces dimensions s’accordent d’ailleurs fort bien avec l’étendue occupée maintenant par les débris du monument, répandus sur une superficie de quatre-vingt mètres environ de longueur, et de quarante-cinq à cinquante mètres de largeur.

On voit épars de tous côtés des fragmens couverts d’hiéroglyphes, parmi lesquels on remarque particulièrement des corniches[6] et des frises richement sculptées[7]: une de ces corniches a soixante-onze centimètres de hauteur, et la frise qui est au-dessous a un mètre quatre-vingt-six centimètres[8]. On aperçoit aussi des blocs de granit où sont pratiqués des soupiraux, à travers lesquels la lumière arrivait dans le temple. Chaque soupirail a, dans sa plus grande largeur, un mètre trente-cinq centimètres. Des portions d’escalier ne sont pas loin de là; plusieurs degrés sont taillés dans le même bloc : l’escalier avait une montée fort douce; la forme en était la même que dans les temples de la Thé-[baïde]

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baïde. La longueur des marches est d’un mètre trente-cinq centimètres[9]. Partout on remarque avec étonnement des surfaces planes exactement dressées, des arêtes vives et droites, et des sculptures extrêmement soignées; travail immense, si l’on considère surtout la dureté de la pierre.

S’il pouvait rester quelques doutes sur la destination de l’édifice et sur la divinité qui y était révérée, ils seraient bientôt lévés par l’examen attentif des débris que nous venons de décrire. En effet, les parois tant intérieures qu’extérieures; des murs sont couvertes de sculptures divisées en différentes scènes, comme dans les temples de la haute Egypte. On y a représenté principalement des offrandes à Isis, dont la coiffure est formée d’un disque enveloppé des cornes du taureau. Ces sculptures sont séparées, en haut et en bas, par des rangées d’étoiles, et, sur les côtés, par des lignes d’hiéroglyphes. Les frises[10] sont également décorées de têtes d’Isis, et il n’y a de comparables à leur élégance et à leur richesse que les ornemens si gracieux des membres d’architecture analogues du grand temple de Denderah. On retrouve enfin à Bahbeyt, comme à Tentyris, la figure d’Isis reproduite partout, et combinée avec des ornemens de l’effet le mieux entendu et le plus agréable.

Les ruines de Bahbeyt nous offraient l’occasion de vérifier si les anciens Egyptiens ont employé dans leurs monumens des colonnes[11] de granit d’un seul morceau; car c’est une chose digne de remarque, que, dans la

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grande quantité de ces colonnes monolithes que l’on retrouve parmi les ruines antiques, aucune ne porte le caractère égyptien. La plupart d’entre elles ont un astragale, ornement tout-à-fait inusité dans l’architecture de l’Egypte. La colonne d’Alexandrie, que l’on appelle improprement du nom de Pompée, puisqu’une inscription qu’on lit sur son fût annonce qu’elle a été érigée en l’honneur de Dioclétien, est elle-même taillée dans le style grec ou romain. Toutes nos recherches dans les ruines de Bahbeyt nous ont confirmés dans l’opinion que les colonnes du temple d’Isis étaient construites par assises, comme celles en grès ou en pierre de tous les temples et palais que nous avons vus dans la Thébaïde. Il nous semble que si les Egyptiens en ont usé ainsi, c’est que, dans leur système d’architecture, ils n’ont jamais eu l’idée de considérer une colonne seule comme formant un monument, ainsi que cela est arrivé postérieurement dans l’ancienne Rome et dans l’Europe moderne. Ils ne s’en servaient que pour soutenir les architraves et les pierres énormes qui composaient les plafonds de leurs édifices; et il est naturel, d’après cela, qu’ils n’y aient point mis le même luxe que dans l’érection des statues colossales de leurs divinités, des chapelles où étaient renfermés les objets sacrés de leur culte, et enfin des obélisques élevés en l’honneur des dieux et des héros, monumens qui tous étaient monolithes, et pouvaient être en quelque sorte considérés isolément.

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Le granit noir forme la plus grande partie des ruines de Bahbeyt; on y voit cependant du granit rouge, dont le poli est extrêmement beau. Quelquefois le même bloc est composé de ces deux espèces de matières[12];.

Les ruines de Bahbeyt présentent un tel désordre et une telle confusion, qu’il est impossible d’en reconnaître le plan primitif. Leur aspect est muet pour celui qui n’a point vu d’édifices semblables à celui dont elles offrent les débris; mais le voyageur qui a parcouru les monumens de la haute Egypte, réédifie facilement par la pensée le temple de Bahbeyt. Il replace les uns sur les autres ces tronçons de colonnes épars, ces chapiteaux à têtes d’Isis et leurs dés renversés : il se les représente surmontés de leurs architraves richement décorées, de leurs corniches élégantes, et tout-à-coup apparaît devant lui un temple magnifique. Il entre sous le portique, qui présente six colonnes de front sur quatre de profondeur; il s’avance ensuite dans la salle hypostyle[13] ou le second portique; et, après avoir traversé plusieurs pièces, il pénètre jusque dans le sanctuaire où les dieux rendaient leurs oracles. Ce lieu révéré est entouré de salles mystérieuses consacrées aux principales divinités de l’Egypte, et où l’on découvre des traces de conduits secrets. De ce côté, les prêtres, se dérobant à tous les regards, s’introduisaient dans les souterrains; de cet antre[14] s’échappait la voix redoutable qui faisait entendre la volonté du dieu adoré dans le temple. Sort-on du sanctuaire, on trouve un

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escalier qui conduit sur la terrasse de l’édifice, dont on aperçoit encore mieux alors la construction. On est frappé des dimensions considérables des pierres qui forment les plafonds; et tous ces matériaux, couverts de sculptures d’un fini précieux, sont d’un granit dont les carrières ne se retrouvent qu’à Syène, à plus de cent myriamètres de Bahbeyt, en remontant le fleuve.

Telles sont les importantes ruines que nous avions à décrire, et où l’on doit voir, ainsi que nous l’avons établi ailleurs, les restes de la splendeur de la ville d’Isis, dont il est fait mention dans Pline et dans Etienne de Bysance.

 

Commentaires. Ce texte est celui d’architectes qui tentent de retrouver dans ce dédale de pierres la structure du monument. Ils n’hésitent pas à faire appel à leur connaissance des temples de la vallée et leur souhait de le reconstruire par la pensée devrait susciter un certain recul à l’égard du plan de la Description de l’Égypte qui est peut-être trop interprété.

 

[1] Aussi Antiquités V, pl. 30; infra pl. III-IV.

[2] Voir Table de Concordance, n° 182.

[3] Serait-ce le linteau avec le disque ailé? Voir supra, p. 25-26.

[4] Ceci paraît l’explication la plus vraisemblable.

[5] À ma connaissance, il ne reste plus qu’une face de trois chapiteaux différents. Cf. supra p. 23 et pl. XXX.

[6] Cf. Fiches Descriptives, p. XV et pl. XXIX.

[7] Cf. Fiches Descriptives, p. XIV-XV et pl. XXIX, XXXI.

[8] Je n’ai pas d’équivalence certaine à proposer.

[9] Voir son emplacement, pl. I.

[10] Voir supra p. 318 n. 54.

[11] Supra, 15-23.

[12] Voir la chapelle Nurj, p. 266 suiv.

[13] Le plan qu’on tente de dresser, aujourd’hui, (voir pl. I) est moins complexe que celui que propose la Description (cf. pl. III et IV), surtout pour toute la partie occidentale précédant le sanctuaire.

[14] Il semble bien que les auteurs décrivent la chapelle latérale sud-ouest (cf. supra, p. 251-258). Sous l’amas de pierres le plus impressionnant du site, une salle aux parois en relief dont le soubassement était encore en place en 1977 et que Montet qualifiait de « chaos » .